mars 21

Exploration d’une représentation du jardin dans un quartier politique de la ville.

Exploring the representation of the garden in an urban district.

Article complet au format PDF disponible ici :  https://hal.science/hal-04503739

Pour citer cet article

Francois Melou 1, Thomas Courties 2. Exploring the representation of the garden in an urban district.. 2023. ⟨hal-04503739

1 Docteur en psychologie, enseignant vacataire à l’IED , Université Paris 8. Associé au Laboratoire parisien de psychologie sociale (LAPPS)
2 Animateur biodiversité

Résumé

L’objectif de cet article est à partir d’une expérience de terrain, de présenter la représentation sociale du jardin collectif par ses habitants. La méthodologie s’appuie sur une méthode de photo-élicitation et des observations participantes pour établir les éléments structurants de la représentation sociale dans un quartier prioritaire. Au-delà de la représentation, il s’est agi aussi de comprendre les attentes et par le vécu ce que le jardin fait aux habitants et ce que les habitants font du jardin collectif. Nous examinons par une démarche empirique triangulée la place d’une action socioécologique au sein d’un quartier politique de la ville, et de la ressource qu’il a en germe pour les habitants. En tant qu’hétérotopie, source de lien et de création, il définit un espace représentationnel commun aux habitants qui en partage la vie. Toutefois, l’enjeu de conscientisation de notre rapport à l’environnement dépasse le cadre du microcosme du jardin et devrait être entendu par les décideurs et le politique.
Mots-clés : Jardin collectif , représentation sociale , photo-élicitation, quartier, environnement.

Abstract

The aim of this article, based on a field experiment, is to present the social representation of
the collective garden by these residents. The methodology is based on a photo-elicitation method and participant observations to establish the structuring elements of social representation in a priority neighborhood. Beyond representation, the aim was also to understand expectations and, through experience, what the garden does to residents and what residents do with the collective garden. Using a triangulated empirical approach, we are examining the place of a socio-ecological action within an inner-city political district, and the resource it holds in store for local residents. As a heterotopia, a source of bonding and creation, it defines a representational space common to the residents who share its life. However, the challenge of raising awareness of our relationship with nature goes beyond the microcosm of the garden and should be taken up by decision-makers and politicians.
Keywords : Collective garden, social representation, photo-elicitation, neighborhood, environment.Enter your text here...

Un projet utopique

Les quartiers dits « prioritaires » de la politique de la ville (QPV) sont des territoires où l’État par une politique spécifique vise à faire face à un taux de pauvreté supérieur au reste de la ville souvent dû à la dégradation des conditions de vie et à lutter contre l'exclusion de leur population. Les habitants de ces territoires urbains cumulent des difficultés économiques, sociales, mais également environnementales. En France, environ cinq millions de personnes vivent dans ces QPV, soit 8 % de la population française. Ainsi, l’agglomération de Chartres métropole (137 748 habitants) compte 8435 personnes vivant dans l’un des quatre QPV11. Dans le cadre de l’intervention, l’association d'insertion Effusion est missionnée par le bailleur social pour apporter des améliorations à la qualité de vie des habitants des quartiers populaires, dans le domaine culturel ou social. L’association a également pour objectif d’agir dans les quartiers avec les personnes déconnectées de l'emploi depuis des années avec pour perspective une réinsertion dans l’emploi en proposant un accompagnant dans leur parcours professionnel. Ces quartiers prioritaires étaient auparavant dits sensibles, mais ils ne sont que la « retraduction spatiale des différences économiques et sociales » (Wacquant, 2006, cité par Avenel, 2016). Ce constat fait écho au modèle de pauvreté de Paugam (2005),qui détermine trois formes de pauvreté. La pauvreté disqualifiante atteint des personnes qui semblaient parfaitement intégrées et que des aléas de la vie font basculer vers la précarité (deuil, divorce, licenciement). La pauvreté intégrée touche une grande partie des populations des quartiers où cette pauvreté est transgénérationnelle, qui voient les solidarités familiales qui pouvaient nourrir une sociabilité, se distendre avec l’évolution du corps social post-moderne. Enfin, la pauvreté marginale constitue ce que l’on nomme les « pauvres »,ce groupe social est résiduel et souvent invisibilisé. Ce modèle cristallise les difficultés quotidiennes de ces populations en butent aux coûts d’une alimentation saine, de la crise énergétique.

Le jardin collectif : un objet de Représentation sociale ? 

Nous souhaitions demander aux habitants ce que représentait le jardin quelles étaient leurs attentes. Ce travail s’appuie sur la théorie des représentations sociales développée par Moscovici (1961). Celles-ci sont définies comme des croyances, des attitudes et des opinions formées autour d’un objet social (Abric, 1994). Elles sont une « forme de connaissance, socialement élaborée et partagée ayant une visée pratique et concourant à la construction d’une réalité commune à un ensemble social. » (Jodelet, 2003, p.53).Le processus de construction d’une représentation sociale repose sur deux étapes, l’objectivation et de l’ancrage . La première est une phase de sélection, de simplification qui repose sur des éléments culturels qui font sens avec les valeurs du groupe. Il s’agit d’une structure imageante et signifiante de l’objet (Moscovici, 1984, p. 375 ). Le deuxième processus, l’ancrage, permet l’assimilation de nouveaux éléments de connaissance, au sein d’un réseau plus large de catégories ordinaires qui facilite l’appropriation par le groupe (Doise, 1990).

L’approche structurale des représentations sociales développées par Abric (1994, 2003) repose sur un système constitué d’un noyau central et d’un système périphérique. Le noyau central  est le siège de cognitions abstraites et consensuelles (Moliner, 2008). Il assure une fonction de simplification et fournit une signification générale d’une représentation sociale. Le système périphérique a une fonction de protection, il est alimenté par des éléments issus des expériences individuelles en lien avec l’objet, il se forme sur la base de cognitions conditionnelles (Flament et al., 1994).

Moliner (1998) définit cinq conditions qui permettent d’établir l’existence d’une représentation sociale. Ainsi, « « il y aura élaboration représentationnelle quand, pour des raisons structurelles ou conjoncturelles, un groupe d’individus est confronté à un objet polymorphe dont la maîtrise constitue un enjeu en termes d’identité ou de cohésion sociale. Ainsi, il n’existe pas un jardin, mais différents types de jardins. En outre, la maîtrise de cet objet constitue un enjeu pour d’autres acteurs sociaux interagissant avec le groupe. Quand enfin le groupe n’est pas soumis à une instance de régulation et de contrôle définissant un système orthodoxe (Pianelli et al., 2010), ainsi, le jardin collectif répond à différents usages. La représentation sociale est également un objet qui implique des pratiques propres à une culture, à une population (Flament et Rouquette, 2003). Elle est pour le groupe un élément structurel lié aux pratiques, mais aussi un élément conjoncturel, un objet nouveau qui vient s’imposer dans l’environnement social du groupe. Elle devient un enjeu pour le groupe et joue « un rôle fondamental dans la dynamique des relations sociales et dans les pratiques sociales » (Abric, 1994, p.15).L’absence d’orthodoxie est saillante pour la représentation sociale du jardin tant celle-ci paraît diverse et échapper ainsi à toute idéologie.

Le Jardin collectif : un impensé en quartier prioritaire.

Dans ce cadre, la régie de quartier fut missionnée par un bailleur social , dont l’objectif était de redynamiser. Cette expérience avait pour vocation d’être un observatoire du retour du végétal dans les quartiers.

Ce projet, post covid, avait pour fonction de recréer du lien et de favoriser une remobilisation des habitants et de proposer in fine une réinsertion par le jardin. Le jardin collectif est apparu comme une réponse à ce besoin de résilience.

Le jardin collectif est un espace situé en bas des immeubles dont 1.7 hectare sont disponibles, il est un lieu de discussion grâce à l’implantation de cabanes « vivantes » en saule, entouré d’un espace cultivable parfaitement délimité. Le principe d’usage est qu’il y a l’intervention de deux animateurs une fois par semaine (le mercredi) aidés par des bénévoles. Le jardin collaboratif, proposé après la crise sanitaire, en période de difficulté économique, devait favoriser la résilience (Tidball et Krasy, 2007). Dans le champ de la théorie de l’écologie sociale, le jardin collaboratif se positionne comme un environnement résilient, vecteur d’apprentissage adaptatif, de rétroaction avec le vivant, l’auto-organisation et la diversité des sociabilités (Okvat et Zautra, 2011, p. 376 ). Les jardins collectifs sont aussi potentialisateurs de cohésion sociale (Firth et al. , 2011) tout en valorisant un capital social (Lanier et al., 2015). Les jardins communautaires impliquent une participation active des résidents « pour planifier et prendre soin de ces ' espaces socio écologiques' » (Tidball et Krasy 2007, p. 4). Les jardins collectifs sont à la fois des outils d’intervention sociale et des outils de sensibilisation environnementale qui devraient favoriser l’interaction entre les habitants, les animateurs, le politique et les bailleurs sociaux, pour promouvoir, une action collective et le bien-être des individus dans leur quartier (Baudelet et al, 2008). En effet, les études montrent un effet positif entre la connexion à la nature et le bien-être subjectif (Capaldi et al., 2014),les jardins collectifs sont une source de résilience pour les participants (Koay et Dillon, 2020) mais ils sont généralement associés à une fonction vivrière (Martin et al. , 2017). Au sein des espaces urbains quotidiens, le jardin peut être perçu selon le modèle de Lefebvre comme une « nouvelle façon de commencer à imaginer des formes ordinaires de justice [socio-écologique] et d'envisager des cadres d'action pour atténuer les formes banales de désavantage » (Lefebvre, 1991, p. 669). De fait, le projet de jardin collectif vient s’insérer dans des espaces banals sans destination particulière, souvent enherbés, fantasmé comme lieu de criminalité, de comportements antisociaux (Milbourne, 2012) Ce qui « induit » de comprendre les attentes des habitants et leur représentation de ces espaces.

Cette recherche a donc pour objectif de comprendre la représentation sociale des espaces urbains en mobilisant les désirs des habitants. Ce travail s’inscrit dans une démarche structurale de la représentation sociale ( Abric, Flament, ). Cependant, la diversité des participants nous a amenés à privilégier une approche liant association verbale et inducteur iconographique ( (De Rosa et Farr, 2001 ; De Rosa, 2014 ). Pour cela, nous nous appuyons sur la méthode de la photo d’élicitation, nous nous sommes inspirés des outils de l’association Pirouette Cacahuètes2de Dijon. En effet, la photo d’élicitation est définie comme l’« idée simple d'insérer une photographie dans un entretien de recherche. « La différence entre les entretiens utilisant des images et du texte et les entretiens utilisant uniquement des mots réside dans la manière dont nous répondons à ces deux formes de représentation symbolique » (Harper, 2002, p.13, traduction personnelle). Cette méthodologie n’est pas sans rappeler la méthode collective du Photolangage® (marque déposée) développée par Belisle et Baptiste (2014). La photo d’élicitation permet d’interviewer les publics qui ont peu voix au chapitre, du fait d’une situation sociale difficile et des effets de l’exclusion, c’est un moyen de permettre l’expression de tous y compris lorsque le français n’est pas la langue maternelle. En abordant la représentation sociale comme une fonction imageant et structurante de notre quotidien (Moscovici, 1961), cela permet une association entre la figure et le sens.

Cadre Méthodologique de la recherche.

Dans le cadre de ce travail, les images jouent un rôle central dans la genèse des représentations sociales. De fait, la connotation de l’image « repose sur des signes (des formes, des couleurs, des objets et/ou leurs combinaisons) renvoyant à des signifiés qui indiquent au spectateur des interprétations possibles » (Moliner et Bovina, 2022, p. 3). La photographie apparaît comme un moyen d’accéder au symbolique, car « en raison de sa nature absolument analogique, elle semble bien constituer un message sans code  » (Barthes, 1964, p.45).

Le Contexte territorial

Le QVP du vieux puits en Eure-et-Loir regroupe 2040 habitants (2022), le taux de pauvreté atteint 47.7 % , le taux d’emploi des femmes est 38.9 % et pour les hommes 51.5% et le taux de logements sociaux est de 95%. Ce quartier a une forme de fer à cheval, cette recherche a été menée dans une partie nommée Maunoury qui regroupe 240 logements sociaux collectifs, soit 1/3 des habitants du quartier. La structuration de la population est la suivante, 17% de la population a plus de soixante ans, la part de population d’origine étrangère est de 24.4%, et les familles monoparentales représentent 25,9% des ménages.

Outils de la recherche

Dans le cadre de la photo d’élicitation, les photographies peuvent être choisies dans l’existant, ou réalisées par les animateurs (Bigando, 2013). Ensuite , une analyse prototypique a été menée sur les associations verbales associées aux images. On obtient un tableau à quatre cadrant, en croisant la fréquence moyenne des mots dans le corpus et leur rang d’apparition (Vergés, 1992). La première case correspond à la zone centrale , le mot est fréquent et apparaît dans les premières évocations. La case de faible fréquence, mais de rang important constitue la zone des éléments qui pourraient rejoindre la zone centrale. La case de forte fréquence, mais de rang faible forme la première zone périphérique et enfin la deuxième périphérie contient les mots à faible fréquence et qui sont verbalisés en dernier. Ces éléments périphériques contribuent à la dynamique représentationnelle, ils protègent le noyau central et sont susceptibles de faire évoluer la représentation sociale de l’objet (Moliner et Guimelli, 2015).

L’observation participante a également favorisé le lien entre les enquêtés et l’objet de recherche. L’observation participante permet de trianguler les données, les participants étaient informés de la fonction du chercheur. Ces moments sont des temps où l’entretien informel (Bruneteaux et Lanzarini, 1998 )prend toute sa place, il permet de venir discuter au cœur de l’action, de créer de la confiance et de saisir des instantanés de vie.

Le cahier de terrain collectif fut la troisième source d’information, constitué de 90 pages de photographies, de texte en couleur qui retracent la genèse du jardin collectif, mais il est surtout un moyen d’expression « On rencontre tant de belles personnes autour d’un projet utopique ! On le pensait éphémère et pourtant »  ; « on a construit la cabane à insectes, pour que les insectes ont un endroit pour qu’ils puissent pondre tranquilles (Louise, 11 ans) ».

Temporalité de la recherche

Une phase d’imprégnation a été menée sur une année de février 2021 à 2022, qui a fait l’objet d’un cahier de terrain collectif où les temps forts ont été consignés par les participants, les animateurs, qui ont pu à l’occasion se faire écrivain public. 

Dans l’objectif de comprendre les souhaits et désirs des habitants, au printemps 2022 une enquête a été réalisée auprès des habitants du quartier Maunoury , il s’agissait d’aller à leur rencontre pour recueillir leur avis, sur l’amélioration de leur environnement à partir du projet de jardin collaboratif installé au pied des immeubles depuis 2021. Il s’agissait d’écouter leurs propositions pour l’amélioration de leur quartier, et pour le chercheur de comprendre la représentation sociale, ils avaient de cet espace en devenir.

Le fait que deux des enquêteurs aient passé une année au cœur du quartier, en animant des activités autour du jardin, a facilité la phase d’enquête. Les habitants ont été prévenus par affichage, dans les cages d’escalier, du passage. L’entretien par photo d’élicitation a aussi permis de connaître leur avis sur ce qui était mis en place et sur leur possible implication dans les évolutions futures de ce projet. L’entretien a permis de cerner les désirs et les envies des participants. L’image est un accès vers la parole, elle ouvre l’autre à la discussion selon Kaës (1999). Les entretiens qui suivirent furent aussi un temps d’expression des doléances qui dépassaient le champ de l’enquête.

Mise en œuvre

Les participants choisissaient deux ou trois photos parmi les neuf. Ainsi, la première photographie représentait un jardin potager collectif dans un environnement urbain, la photographie deux représentait des oisillons dans un nid.

La photographie trois montrait les branches d’un pommier chargé de pommes.

La photographie quatre montrait une grande table avec des habitants qui mangeaient ensemble sous les arbres et dans un environnement urbain

La photographie cinq présente une fleur, une valériane.

La photographie six montrait des enfants dans une prairie avec en arrière-plan des immeubles.

La photographie sept mettait en scène un troupeau de moutons pâturant au pied d’immeubles.

La photographie huit représentait la plantation d’un arbre fruitier au cœur d’un quartier par des habitants et des enfants.

La photographie neuf était un jeu d’extérieur pour enfants en bois, entouré d’arbres.

Dans une première étape , nous avons proposé aux habitants : « de choisir trois images qui correspondent le plus à ce qu’il souhaitait dans l’espace jardin et ensuite de les classer. « La première est celle qui est plus représentative de l’espace jardin et la dernière celle qui l’est le moins selon vous. » Puis dans un second temps, on a demandé de mettre des mots sur les images choisies .

Le porte à porte, une recherche de terrain engagée !

Nous avons gravi 3400 marches (600 m de dénivelé positif et autant en négatif) et frappés à 240 logements (10 étaient inoccupés) soit 1000 coups frappés aux portes et ainsi nous avons rencontré 78 habitants dont 70 ont répondu, , huit personnes ont refusé de répondre à l’enquête et 9 portes sont restées closes, le bruit de la télévision couvrait les frappes. Nous avons recueilli 70 réponses, soit 168 photographies choisies, associées à 539 occurrences de mots et 175 formes, 87 hapax soit 16.14 % des occurrences et 49.71%, des formes récurrentes.Les choix principaux des répondants, 70,20% de femmes et 29.70 d’hommes, se sont portés sur la photo 1 (Choisie 43 fois), puis la photo 9 (Choisie 36 fois)et enfin la Photo 8 (choisie 34 fois). 79.30.

Esquisse d’une représentation sociale d’un jardin.

La structure de la représentation est établie par le croisement de la fréquence d’un terme et son rang d’apparition. Ainsi sur l’ensemble du corpus, pour une fréquence seuil retenue de 7, la fréquence moyenne est de 12.36 et le rang moyen de 2.09. De fait, le noyau est constitué des fréquences fortes et des rangs faibles, les occurrences observées sont « enfant » (35-1.8), aimer (22-1.5), bien (19-1.8), planter (20-1.7), et jeu (14-1.9). La zone contrastée est formée des fréquences faibles, mais d’un rang faible, comme jardin (11-1.8) et oiseaux (9-1.7), animaux (8-2.0), nature ( 7-1.9) et à fruits (7-1.7). La zone de première périphérie est constituée des occurrences à fréquences fortes et rang élevé , ici cultiver (16-2.6), ensemble (15-2.7), manger (13-2.5). Enfin la seconde périphérie regroupe les termes avec une fréquence faible et un rang élevé, c’est le cas de besoin (12-3.1, légume (11-2.2), arbre (9-2.4), pouvoir (7-2.1) , quartier (8-2.1) ou potager (7-2.1),participer (8-2.8), discuter (7-2.9),et apprendre (7-2.1).

On constate une différenciation entre jardin et potager, c’est-à-dire entre une vision élargie d’un espace socioécologique et le terme potager qui renvoie à une description plus utilitaire de l’espace.

Lors de l’entretien, les termes jardin, potager sont mis en lien avec une histoire familiale, car quand il y avait une dimension nostalgique. La dimension esthétique du jardin (Stuart-Smith, 2020) est aussi présente par l’usage des termes bien, beaux de façon indifférencié.

Les analyses des évocations et les entretiens informels sont marqués par une préoccupation récurrente autour du thème des enfants, et cela indépendamment du choix de l’image. Ainsi une femme retraitée de 72 ans nous a rappelé que « dans les années 1980, il y avait des jeux, des tourniquets, des cages à écureuil où les gamins s’amusaient, et on se retrouvait à plusieurs familles en bas des immeubles ». Pour corroborer ces propos, elle nous apporta des photos montrant la vie à la fin des années 1980. Le jardin est perçu comme un lieu de connaissance d’échange.

Faire le choix de l’image lors de l’enquête c’est aussi permettre l’expression des émotions (Moliner, 2023). Le jardin est associé aux rencontres du mercredi, les enfants viennent participer avec les bénévoles. On retrouve dans ces termes utilisés, une préoccupation verbalisée lors des entretiens, le manque d’activité pour les enfants dans le quartier, « les gosses ici ils s’ennuient » , « ils ne savent pas quoi faire », « l’activité du mercredi avec le jardin, c’est bien pour les enfants ». L’image est connotée positivement, car elle implique une symbolique autour de l’apprentissage de la transmission. Mais elle génère aussi un discours sur le sentiment d’abandon et manque, pas tant pour eux-mêmes, mais pour leurs enfants.

Le jardin une hétérotopie universalisante ?

Pour reprendre Foucault (2004 , p.17), « le jardin, c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde. Le jardin c’est, depuis le fond de l’antiquité, une sorte d’hétérotopie heureuse et universalisante ». La construction de la représentation sociale du jardin, est avant tout un vécu, une pratique du quotidien, mais pour les personnes rencontrées, c’est aussi une nostalgie. Nous avons rencontré deux femmes , à l’histoire commune, qui ont refusé de choisir des images, mais qui nous ont expliqué pourquoi. Elles ne voulaient pas en discuter : « j’avais eu une maison, un jardin , des fleurs, et après le divorce je me retrouve ici alors … » (Madame Z, retraitée) ; « j’avais tout cela (en désignant la photo du jardin), mais j’ai divorcé, et maintenant je ne veux pas rester ici, ça m’intéresse pas, vous comprenez … » (Madame X).

Le jardin, espace heureux, est dans le cas de ces femmes la source d’une douleur accompagnée d‘un rejet, non pas pour les enquêteurs puisqu’il y a eu discussion, mais bien pour l’objet de l’enquête et ce qu’il véhicule comme représentation en termes de statut social. Pour Monsieur J, il y a un rapport profond au jardin, « j’ai aidé mon père en Tunisie au jardin. Puis, je suis venu en France dans les années 1960 pour me spécialiser en agriculture, mais j’ai fini maçon. […]. Tu vois, je cultive mes tomates sur le balcon. ».

Le jardin collectif est par convention un espace de non-conflictualité. Ainsi, il est clos (Brunon, et Mosser, 2007), symboliquement, c’est un espace hors du monde, un microcosme régi par des règles implicites, au cœur du chahut du macrocosme environnant. Les photographies et les textes du cahier de terrain collectif permettent d’appréhender la dimension du collectif.

Le jardin, par le biais d’une hétérochronie choisie, est un moyen de reconnexion au cycle des saisons, au rythme de la croissance des légumes et des fruits, il permet une pause dans un quotidien difficile, il constitue une ressource. «  Quand je viens au jardin, cela me fait beaucoup de bien, cela coupe ma journée ».(Madame M, cinquante ans). ; « on aime bien venir avec les enfants , ils sont contents et moi je trouve que cela calme » (Maman de deux enfants 7 ans et 10ans).

Au-delà d’un représentation sociale normée, le jardin est également un espace de culture, de création et d’innovation qui redéfinit l’espace (Ribouillault, 2020). Cependant, pas d’angélisme, l’appropriation fut parfois chaotique, ainsi, dans le cahier de terrain collectif, il est noté au 5 mai 2021 « premiers dégâts sur les cabanes, l’équipe de jardiniers et de bénévoles intervient, tout est réparé et nettoyé. ». C’est un point de convergence entre la représentation sociale du quartier de certains habitants « votre jardin, ça ne tiendra pas » ; « les gamins ils vont tout péter » ; « vous perdez votre temps, n’y a rien qui tient ici » et la place 18 mois plus tard d’un lieu qui trouve sa place et devient un élément structurant du quartier. Il n’y aura plus de dégâts significatifs .

Le jardin une idéalisation riche de sens révélatrice d’une préoccupation pour l’avenir.

Dans ce projet, la pratique du jardin fut une confrontation sociale entre un professionnel du jardin, un chercheur, et des animatrices de terrain. Il s’agissait de s’engager vers la création d’un jardin qui ne soit pas un décor, mais qui soit mobilisateur de notre appartenance à un monde de nature, en valorisant les aspects vivriers tout en ouvrant à une sensibilité sur le vivant comme ressource de bien-être. Il s’agit d’inscrire les participants dans une spirale positive par un accompagnement professionnel qui déboucherait sur une autonomie de gestion du jardin. En interrogeant la représentation sociale du jardin des habitants de ce quartier, nous fûmes dans l’obligation de nous confronter à notre propre représentation. Ainsi, nous avons « râlé parce que des tomates sont cueillies vertes ou mal cueillies, que les framboises ont disparu ». Mais, c’est une forme de glanage pirate, qui implique que l’espace est reconnu, qu’il fait sens et est une reconnaissance de l’espace en tant que jardin. Certes, le jardin est un espace de création, mais il est aussi trivialisé comme un passe-temps un peu ringard. Cette expérimentation d’un jardin collectif devrait être perçue, par les habitants, les associations, les politiques et les bailleurs sociaux comme un outil d’intervention sociale et un vecteur de sensibilisation à l’environnement, il est une source de pouvoir d’agir pour améliorer le quotidien du quartier. Les émeutes qui n’ont pas épargné les quartiers sensibles de l‘agglomération chartraine ont aussi permis de constater que les cabanes, les huttes en saule et le jardin n'ont pas subi de dégradation. Cela devrait engager une réflexion sur la place du vivant au cœur des quartiers.

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1 https://sig.ville.gouv.fr/Atlas/QP_r%C3%A9gions/fichiers/ANCT_AtlasQPV_CVDL.pdf

2 https://www.pirouette-cacahuete.net/


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